lundi 31 août 2009

Dans de nombreux abattoirs français, on pratique l'abattage rituel juif et/ou musulman.

Cela consiste à égorger l'animal (vache, bœuf, taureau, veau, mouton, volaille) alors que celui-ci est pleinement conscient.

Pour cela, dans les abattoirs modernes, on place les plus gros animaux dans un box rotatif de contention ; le corps est calé au moyen de pièces métalliques mues par pression hydraulique, la tête est maintenue relevée (parfois à la limite de la rupture des cervicales) et ce, pour que la gorge puisse être mise en évidence.

Ensuite, le box est retourné par une commande électrique et l'animal se retrouve sur le dos, la gorge en l'air.

La saignée peut donc commencer.

Le rabbin sacrificateur ou le musulman doit trancher nettement cette gorge (trachée artère, carotides, veines jugulaires, œsophage...).
 
L'aller-retour du couteau est interdit au rabbin sacrificateur, de même que la pression d'un doigt ou d'une main sur la lame : il doit donc égorger correctement en un seul passage de lame ; le geste requiert une maîtrise parfaite, sans quoi la bête, bien qu'égorgée consciente au nom d'un principe religieux, sera refusée par le rabbin et donc, remise dans la circulation générale.
 
Avec de tels critères de perfection, il n'est pas difficile d'imaginer le nombre de ratés, notamment durant le temps ou le rabbin apprend à se faire la main à ce geste très technique.
 
Ce qui est regrettable dans l'abattage musulman, c'est que le couteau n'a pas toujours la taille voulue en fonction de la grosseur du cou de l'animal et qu'il ne coupe pas toujours suffisamment. Dans ce cas, le sacrificateur cisaille la gorge avec son couteau, ce qui provoque des douleurs supplémentaires à l'animal.
 
Comme chaque animal est différent, la vache, le bœuf, le taureau, le veau s'adapte plus ou moins bien à l'espace du box rotatif qui lui est réservé. Certains, mal calés ou de plus petite taille, laissent alors libre court à une panique très violente, une fois l'acte de saignée effectué.
 
J'ai personnellement vu dans un abattoir un veau être placé dans le box rotatif des vaches et maintenu dans cet espace trop large pour lui par des cordes gardées tendues par des employés se tenant à côté (cet abattoir ne disposait pas d'un box de contention dédié aux veaux). L'abattage s'est "bien déroulé", selon le rite musulman : le veau n'a pas trop bougé et il n'est pas tombé lors de la rotation du box ; toutefois, l'opération fut délicate et semble peu fiable (il nous a d'ailleurs été demandé de ne pas filmer à ce moment précis).

Reprenons : une fois égorgée, la bête se débat, beaucoup de sang jaillit ; il coule partout, dans les yeux exorbités, dans les narines de l'animal, lequel tente de respirer en un râle impressionnant. La bouche se remplit d'écume, l'animal bave, des spumosités salissent la trachée, la langue pend au dehors de la cavité buccale.
 
Cette agonie peut durer plusieurs minutes.
 
Puis, enfin, l'animal sera évacué du box rotatif et finira par perdre connaissance tout à fait. Alors, le suivant prendra place à son tour.

Le sang n'est que très superficiellement nettoyé après chaque passage (abattage musulman). De plus, dans l'abattoir visité, les vaches sont traînées dans leur sang et dans celui des bêtes égorgées avant, et ce afin de rejoindre la chaîne d'abattage (direction les salles de découpe, à l'étage). Ceci peut être constaté dans le film À l'abattoir, de Philippe Radault.
 

 
Si les communautés juives et musulmanes veulent agir de la sorte, c'est trop souvent parce qu'elles ont la conviction que cela relève d'un commandement d'ordre divin, inscrit dans leurs livres sacrés respectifs.

Ceci est faux, et ne relève que de méthodologies transmises oralement à travers les millénaires (religion juive) ou d'interprétations postérieures à la parole divine (religion musulmane).
 
Les injonctions concernant le mode d'abattage des animaux autorisés et leur consommation sont, dans la Torah : 
 
- "Tu abattras de ton gros bétail et de ton petit bétail (...) en faisant comme je te l'ai ordonné"... (Deutéronome 12:21)
 
- "Vous ne mangerez aucune bête crevée"... (Deutéronome 14:21)
 
-"Vous ne mangerez de sang d'aucune chair car la vie de toute chair, c'est son sang et quiconque en mangera sera supprimé." (Lévitique 17:14)
 
ou encore :

-"Quiconque, citoyen ou étranger, mangera une bête morte ou déchirée (par un fauve), devra nettoyer ses vêtements et se laver avec de l'eau ; il sera impur jusqu'au soir, puis il sera pur." (Lévitique 17:15)

Dans le Coran, les seuls ordres sont les suivants :

-"Il vous est interdit de manger les animaux morts, le sang, la chair du porc, et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que celui de Dieu." (Sourate 2 – verset 173)
 
La Sourate 5 – verset 3 précise également que "la chair de la bête étouffée, de la bête tombée sous des coups (…) est illicite, sauf si vous l'avez purifiée (en saignant l'animal avant qu'il ne meure)."
 
Rien dans les textes sacrés n'empêcherait donc l'étourdissement préalable par assommement ou par électronarcose de ces animaux, comme cela est pratiqué dans l'abattage normal : respectivement, coup de pistolet d'abattage sur le front puis saignée de l'animal (pour les bovins et les ovins), électrocution anesthésiante puis saignée de l'animal (pour les volailles et les ovins). Le pistolet d'abattage est également appelé "matador" : il s'agit d'un appareil dans lequel on place une petite cartouche de poudre. On l'applique sur le front de l'animal, et au déclenchement, une tige perforante métallique s'enfonce rapidement dans le cerveau, ce qui a pour effet d'assommer l'animal, lequel s'effondre aussitôt.
 
Ces méthodes modernes évitent la panique lors de la mise à mort et donc, un surcroît de souffrance physique et morale, et ne s'opposent en rien aux rites juifs et musulmans, contrairement à ce qui est si souvent avancé.

Car lorsqu'un animal est étourdi, il ne meurt pas, son cœur continue à battre parfaitement. Il est juste rendu inconscient. Par conséquent, lors de la saignée, l'animal se vide aussi bien que lors d'un égorgement en pleine conscience (rappelons toutefois que, quel que soit le mode d'abattage choisi, il est impossible de saigner une bête en éliminant la totalité de son sang).

Ainsi le rappelle le professeur Gilbert Mouthon, de l'École Vétérinaire de Maisons-Alfort :

-"Dans l'abattage traditionnel, au matador ou par électronarcose, l'animal est parfaitement vivant au moment de la saignée. Les grandes fonctions sont conservées. Le cœur bat, la respiration se fait. Il y a confusion entre le fait d'être vivant et celui d'être conscient ; et c'est là que se joue la différence. Dans l'abattage traditionnel, l'assommement ou l'électronarcose rend inconscient l'animal mais ne le tue pas."

L'étourdissement de l'animal fait partie intégrante d'un processus d'abattage, très codifié : il est indissociable de l'acte de saignée survenant juste après et se déroulant, dans l'abattoir, au même endroit : dans la salle d'abattage. Par conséquent, l'animal est vivant au moment de sa saignée ; cela concerne les vaches, les veaux, les taureaux, les ovins assommés au matador et aussi les volailles et les ovins électrocutés.
 
J'ai pu observer, dans un abattoir pratiquant encore les deux méthodes d'abattage (rituelle et normale, au matador), une curieuse opération laissant à penser que certaines libertés peuvent être prises avec les recommandations religieuses de l'islam : un grossiste en viande halal, sans doute pour combler un manque dans son stock, est venu à l'abattoir chercher non seulement des carcasses de vaches issues d'un abattage rituel, mais également des carcasses de vaches ayant été étourdies au moyen du pistolet d'abattage. Concernant ces animaux, il se trouve qu'ils avaient tous été vidés de leur sang par un employé de confession musulmane, ce qui semblait "faire l'affaire" pour le grossiste.
 
Pour finir, toutes ces carcasses ont été estampillées "Egorgé hallal" sous mes yeux.
 
J'ai été reçu en 2001 par le rabbin Michel Brami, responsable des abattages rituels juifs en France, au consistoire de Paris.

Celui-ci m'explique :

-"Une fois que les artères sont sectionnées, la tension artérielle de l'animal chute ; le cerveau de l'animal n'est plus alimenté ni en sang, ni en oxygène et on a la mort de l'animal très rapidement ; il meurt en une dizaine de secondes… Même si l'animal se débat, il ne souffre pas, ce sont des réflexes nerveux et au bout de quelques secondes, la tension artérielle a complètement chuté."

Nous sommes loin de ce que le professeur Mouthon m'a confié :

-"Il a été prétendu que l'hémorragie entraînait une hypotension telle que l'animal n'était plus conscient : c'est faux ! Vous pouvez le constater dans n'importe quel abattoir où des égorgements ont lieu et l'animal se relève… Il se relève… Il est parfaitement conscient malheureusement. Et ça c'est une aberration. Et d'ailleurs des pays européens ont interdit l'abattage rituel sans étourdissement, la démonstration ayant été faite que l'animal restait vivant, ce qui était demandé par la religion, et non pas conscient."

Dans un grand abattoir moderne et public, j'ai été le témoin de la scène suivante : une vache égorgée a pu se relever après sa sortie du box rotatif (environ 2 minutes et 45 secondes après l'acte d'égorgement). Sa tête s'est alors comme remise sur son cou, faisant "disparaître" ainsi le trou béant de sa gorge. Elle a semblé retrouver un peu d'aplomb, a tenté trois ou quatre pas maladroitement, puis, quelques secondes après, s'est effondrée de tout son poids sur le côté, faisant trembler le sol et brisant violemment l'une de ses cornes, projetée au loin... Est-il utile de préciser que cette scène fut particulièrement éprouvante à regarder ?

Nous noterons également que le risque de blessures physiques pour les employés d'abattoir est accru lors des abattages rituels des animaux de grande taille : la raison en est que la réaction de chaque animal abattu rituellement est unique et imprédictible, précisément du fait que l'égorgement s'opère sur des bêtes pleinement conscientes.
 
Il n'en va pas ainsi dans l'abattage au pistolet d'abattage ou via l'électronarcose, où les réactions des animaux sont dans l'ensemble largement plus prévisibles (en général, on observera des convulsions des membres postérieurs de courte durée -quelques secondes-, plus ou moins prononcées : cf. le documentaire À l'abattoir).

Quoi qu'il en soit, ce qui me semble évident, pour avoir assisté à nombre d'abattages rituels, c'est que l'animal met plusieurs minutes à mourir et non pas "une dizaine de secondes".

Il convient aussi de rappeler qu'au moment du tranchage de la trachée artère et des carotides, le cerveau contient encore suffisamment de sang pour tenir. De plus, lors de la section, la moelle épinière n'est pas touchée : celle-ci contient une petite quantité de sang, donc de l'oxygène qui continu d'alimenter le cerveau par le bulbe rachidien. Ceci explique le fait que l'animal puisse vivre plusieurs minutes après un acte d'abattage rituel : il reste conscient, ressent la douleur, peut se relever et même courir durant la phase agonique. De plus, on peut observer la persistance des clignements d'yeux et d'un réflexe cornéen, lequel sert de critère pour l'état de conscience (ceci peut être observé à de nombreuses reprises dans le film À l'abattoir).

Puis j'en viens à poser une autre question au rabbin :

-"Étourdir l'animal avant la saignée évite la panique et donc le surcroît de souffrance physique et morale pour l'animal puisque celui-ci, tout en restant vivant, est rendu inconscient ; seriez-vous favorable à un étourdissement préalable dans la pratique de l'abattage rituel ?"

Voici sa réponse :

-"L'étourdissement peut avoir un effet sur l'évacuation du sang… L'évacuation du sang peut se faire à un rythme beaucoup plus lent, ce qui poserait des problèmes."

Là encore, la parole scientifique du professeur Mouthon semble infirmer l'assertion ; en effet, lorsque je lui demande :

-"Un animal abattu d'une manière traditionnelle, au matador ou par électronarcose, se vide-t-il aussi bien de son sang qu'un animal abattu rituellement ?"

Il me répond, catégorique :

-"Tout à fait de la même manière. Il n'y a aucune différence."

Il s'avère pourtant qu'un bovin abattu rituellement peut se vider de son sang moins vite et moins bien que son congénère étourdi, ce qui va donc à l'encontre du but recherché. En effet et comme me l'a fait observer le professeur Mouthon, il arrive fréquemment que la peau de la gorge du ruminant placé dans le box rotatif soit aspirée à chaque inspiration puissante de l'animal (effet du stress maximal causé par l'égorgement en pleine conscience et ce qui s'ensuit) et vienne alors boucher veines et artères, retardant ainsi l'écoulement du sang au lieu de le favoriser. Ceci peut être constaté  dans le film À l'abattoir, lors du premier égorgement rituel présenté.

Cette gêne de la peau du cou ne peut se produire lors d'un abattage au pistolet d'abattage, car l'animal est inconscient (assommé), puis suspendu tête vers le bas : sa respiration ne se fait alors pas sous l'effet d'un stress intense et peut être considérée comme normale.

Le rabbin poursuit son explication sur le déroulement de l'abattage rituel juif :

-"Après l'abattage rituel, il y a une vérification des poumons essentiellement, et des autres organes. Il faut voir s'il y a un organe qui manque ou s'il y a un organe en plus. On regarde si les poumons ne sont pas perforés. Donc, on les gonfle et on voit s'il n'y a pas de perforation. Mais avant cela, il y a déjà une première vérification des poumons, lorsqu'ils sont encore à l'intérieur de la bête (laquelle vient de mourir) : on sectionne le diaphragme et le rabbin entre la main et tâte le poumon pour savoir s'il y a une adhérence. Si tel est le cas, il la repère et lorsque l'on sort l'organe, il va vérifier s'il y a une perforation ou non."

Je lui demande :

-"Et que se passe-t-il dans le cas d'une perforation ?"

M.B. : -"Eh bien ce n'est pas casher ; on ne peut pas consommer, c'est interdit."

P.R. : -"Que devient alors la bête ?"

M.B. : -"La bête continue un circuit traditionnel normal, elle est remise dans la circulation classique."

P.R. : -"Si je vous suis bien : au début, le mode d'abattage est religieux ; si une bête, à la suite d'un examen post-mortem, est déclarée non casher, elle rejoint le circuit traditionnel habituel. Mais est-ce que les gens qui vont acheter cette viande vont être informés qu'il y a eu un autre type d'abattage, celui-ci sans étourdissement préalable ?"

M.B. : -"La viande ne peut sortir de l'abattoir qu'après agrément des services vétérinaires. Ce sont eux qui décident si cette bête peut sortir de l'abattoir ou pas."

En d'autres termes et pour formuler clairement ce que le rabbin n'a pas précisé : rien n'indique au consommateur ordinaire qu'un animal a supporté un acte d'abattage rituel.

Par ailleurs, seul l'avant des animaux, de la tête à l'arrière des épaules (coupe à la huitième côte, pour les bovins) peut être consommé par les personnes de confession juive, sous l'appellation "viande casher" et vendu dans les boucheries spécialisées. Tout l'arrière des carcasses, le dos, les flancs, les cuisses, toutes les parties en liaison avec le nerf sciatique sont refusées par la religion juive (viande illicite) et seront donc également remises dans la circulation classique (hypermarchés, bouchers détaillants, restaurants, cantines scolaires etc.).

Ceci est une tromperie pour les consommateurs qui n'adhèrent pas à la religion juive, les non-croyants et les protecteurs des animaux qui souhaitent que les bêtes soient étourdies avant d'être saignées.

Citons le témoignage d'un ancien enquêteur appartenant à une association de protection animale, Gil Raconis :

-"Dans un abattoir que je visitais, 50 gros bovins ont été égorgés par un sacrificateur juif ; seul 23 animaux ont été choisis et déclarés licites pour être casher. Les 27 autres animaux, refusés, ont été remis dans la circulation classique. Les parties arrière des 23 animaux choisis ont été également remises dans la circulation classique."

Dans le cas de l'abattage rituel musulman, la totalité de l'animal peut être consommée par les personnes de confession musulmane et vendue sous l'appellation "viande halal", dans les boucheries spécialisées notamment.

Mais lorsque toutes les parties de la vache, du bœuf ou du mouton ne sont pas vendues pour le réseau halal, les parties restantes iront rejoindre le circuit de distribution général.

Là encore, aucune information pour le consommateur quant au mode d'abattage pratiqué.

Ceci est une tromperie pour les consommateurs qui n'adhèrent pas à la religion musulmane, les non-croyants et les protecteurs des animaux qui souhaitent que les bêtes soient étourdies avant d'être saignées.

Plus encore, la demande d'abattage rituel halal augmentant considérablement dans certaines régions, telle l'Île-de-France, des abattoirs, par souci de productivité et d'organisation interne, en viennent à ne plus pratiquer que ce seul type d'abattage, délaissant ainsi complètement l'étourdissement au pistolet ou l'électronarcose.

Ceci constitue une régression certaine de la manière dont on traite les animaux de boucherie dans notre pays.

Mais cela va permettre également à tous ces abattoirs de vendre leur viande indifféremment pour le réseau halal et général : leur flexibilité sera donc accrue sensiblement, car à priori, rien ne s'oppose à ce que l'ensemble des citoyens ingèrent de la viande halal.

Mais précisons quelque chose : les citoyens français de confession juive ou musulmane ont le droit de ne pas souhaiter ingérer de porc et on comprend qu'ils souhaitent être convenablement informés de la présence ou non de cette viande dans un aliment, au moyen d'un étiquetage clair. Des efforts certains sont faits en ce sens et concernent de nombreux produits.

De même, j'estime que les citoyens français dans leur ensemble devraient également avoir le droit de ne pas souhaiter ingérer un animal ayant subi un égorgement religieux casher ou halal, sans être immédiatement suspectés d'antisémitisme, de racisme ou d'intolérance religieuse ou laïque. Pourtant, rien n'oblige les professionnels à informer le consommateur, au moyen d'un étiquetage clair, du mode d'abattage que l'animal a subi et du caractère religieux qui lui est lié. Il est anormal qu'un citoyen agnostique ou pas, athée ou d'une autre religion, soit donc contraint de manger, sans le savoir, un animal égorgé conscient selon un rite casher ou halal.

Le consommateur lambda est, lui aussi, en droit de savoir et en droit de manger ce qu'il souhaite.

Autre point relatif à l'abattage rituel : lors du tranchage de la gorge, l'œsophage est lui aussi sectionné. Du fait des réactions physiques de l'animal conscient et d'un stress maximal, la bête peut vomir. Les contenus de l'œsophage et des intestins peuvent alors se répandre sur les parties avant de l'animal (les morceaux moins nobles donc, qui serviront à la fabrication des steaks hachés). Cette vomissure souillera la plaie de la gorge tranchée, se mélangera au sang expulsé et se répandra sur les viandes du cou consommables appelées "collier". Un exemple peut être observé dans le film À l'abattoir, de Philippe Radault (cf. plan à la fin de la séquence des abattages rituels). Le vomi peut également entrer dans la trachée artère de l'animal et ainsi passer dans le poumon, ce qui aura pour effet de contaminer la cage thoracique.

On retrouve dans ce vomi beaucoup de parasites, du suc gastrique (acide) et des bactéries, notamment la terrible Escherichia Coli, qui peut provoquer la mort et des insuffisances rénales graves, notamment chez les enfants.

L'abattage rituel offre donc des risques sanitaires supplémentaires certains.

Après avoir assisté à plusieurs abattages rituels musulmans dans un grand abattoir public, je suis allé m'entretenir avec le directeur du lieu, M. Gérard Vergracht. Son témoignage est intéressant et plutôt inattendu, compte tenu de sa fonction. Avec virulence, il me dit :

-"Je suis résolument contre l'abattage rituel et je n'arrive même plus à y assister. Ce sont des souffrances anormales pour un animal. Je ne suis pas d'accord. On le fait parce qu'on est obligé. On a aussi des obligations de par la Préfecture : il faut qu'on le fasse pour ne pas que cela soit fait autre part que dans un abattoir ; il faut prendre conscience de ça aussi…

On doit, de par un cahier des charges contractuel, le respecter. Mais ma position personnelle, elle est claire et nette : je ferai tout pour qu'on évite de le faire.

Quand je pense qu'il y a des maîtres d'écoles qui viennent avec des lycées faire voir des choses comme ça, je suis scandalisé. C'est du massacre, des souffrances terribles pour l'animal : je suis persuadé qu'il souffre… Et c'est d'autant plus pénible que souvent, nombre de musulmans veulent assister à l'abattage rituel et emmènent leurs enfants avec eux. C'est déplorable…


Une des raisons pour lesquelles on a arrêté la mise à mort des moutons dans notre abattoir est celle-ci : on leur mettait toujours le coup de pince électrique anesthésiante sur le crâne pour leur éviter un égorgement en pleine conscience. La communauté musulmane n'était pas contente… Mais j'avais l'agrément des services vétérinaires."

P.R. : -"Avez-vous subi des pressions visant à la restauration d'un abattage rituel en pleine conscience des moutons ?"

G.V. : -"Oh bien sûr ! voire des menaces…"




Dans le souci du respect des religions, ce dossier n'a pas pour but de faire interdire l'abattage rituel mais bien de faire imposer l'étourdissement préalable des animaux avant le sacrifice.

Et il n'y a rien qui s'oppose à l'assommement ou à l'électronarcose préalable des animaux abattus rituellement. Cela se pratique déjà dans d'autres pays.

Mieux même : les deux religions considèrent les animaux comme des créations divines, donc dignes de respect. Pour le Coran et la Torah, il convient le plus possible d'éviter les souffrances d'une bête lors de sa mise à mort. En refusant l'amélioration du traitement réservé aux animaux abattus rituellement, les communautés juives et musulmanes se trouvent en contradiction manifeste avec leurs textes sacrés respectifs.

Pour conclure ce sujet, je souhaiterais poser cette simple question à tous ceux qui voudront nier ou douter de la souffrance, de la panique et de l'agonie endurées par l'animal lors d'un abattage rituel. Cette question est la suivante :

Si l'on vous laissait le choix de votre propre mort, préféreriez-vous être égorgé ou recevoir une balle dans la tête avant que de l'être ?

Il me semble que répondre avec honnêteté à cela, c'est de facto savoir ce qui serait également préférable pour les vaches ou les moutons, ces autres mammifères...

 

 
LES DIFFÉRENTES PHASES DE L'ABATTAGE RITUEL
1- Retournement du box rotatif de contention.
2- Saignée de l’animal conscient.
3- Lavage du couteau pendant que l’animal se vide de son sang.
4- Quelques instants après, ouverture du box rotatif.
5- L’animal est évacué par sa patte accrochée à un treuil.
6- Traîné dans son sang, il continue toujours à se vider.
7- Bien après, il sera estampillé : "ÉGORGÉ HALAL" (permis) (abattage rituel musulman).

VIDÉO D'UN ABATTAGE RITUEL MUSULMAN



Traduction anglaise :
 
DVD du film À l'abattoir en vente sur Amazon :
L'AMOUR DES BÊTES
- Article de Émile ZOLA paru dans Le Figaro du 24 mars 1896 -


Pourquoi la rencontre d'un chien perdu, dans une de nos rues tumultueuses, me donne-t-elle une secousse au cœur ?

Pourquoi la vue de cette bête, allant et venant, flairant le monde, effarée, visiblement désespérée de ne pas retrouver son maître, me cause-t-elle une pitié si pleine d'angoisses qu'une telle rencontre me gâte absolument une promenade ?

Pourquoi, jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, le souvenir de ce chien perdu me hante-t-il d'une sorte de désespérance, me revient-il sans cesse en un élancement de fraternelle compassion, dans le souci de savoir ce qu'il fait, où il est, si on l'a recueilli, s'il mange, s'il n'est pas à grelotter au coin de quelque borne ?

Pourquoi ai-je ainsi, au coin de ma mémoire, de grandes tristesses qui s'y réveillent parfois, des chiens sans maîtres, rencontrés il y a dix ans, il y a vingt ans, et qui sont restés en moi comme la souffrance même du pauvre être qui ne peut parler et que son travail, dans nos villes, ne peut nourrir ?

Pourquoi la souffrance d'une bête me bouleverse-t-elle ainsi ? Pourquoi ne puis-je supporter l'idée qu'une bête souffre, au point de me relever la nuit, l'hiver, pour m'assurer que mon chat a bien sa tasse d'eau ? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes parentes, pourquoi leur idée seule m'emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse ?

Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?

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Souvent, je me suis posé la question, et je crois bien que ni la physiologie ni la psychologie n'y ont encore répondu d'une façon satisfaisante.

D'abord, il faudrait classifier. Nous sommes légion, nous autres qui aimons les bêtes. Mais on doit compter aussi ceux qui les exècrent et ceux qui se désintéressent. De là, trois classes : les amis des bêtes, les ennemis, les indifférents. Une enquête serait nécessaire pour établir la proportion. Puis, il resterait à expliquer pourquoi on les aime, pourquoi on les hait, pourquoi on les néglige. Peut-être arriverait-on à trouver quelque loi générale. Je suis surpris que personne encore n'ait tenté ce travail, car je m'imagine que le problème est lié à toutes sortes de questions graves, remuant en nous le fond même de notre humanité.

On a dit que les bêtes remplaçaient les enfants chez les vieilles filles à qui la dévotion ne suffit pas. Et cela n'est pas vrai, l'amour des bêtes persiste, ne cède pas devant l'amour maternel, quand celui-ci s'est éveillé chez la femme. Vingt fois, j'ai vérifié le cas, des mères passionnées pour leurs enfants, et qui gardaient aux bêtes l'affection de leur jeunesse, aussi vive, aussi active. Cette affection est toute spéciale, elle n'est pas entamée par les autres sentiments, et elle-même ne les entame pas. Rien ne saurait prouver d'une façon plus décisive qu'elle existe en soi, bien à part, qu'elle est distincte, qu'on peut l'avoir ou ne pas l'avoir, mais qu'elle est une manifestation totale de l'universel amour, et non une modification, une perversion d'un des modes particuliers d'aimer.

On aime Dieu, et c'est l'amour divin. On aime ses enfants, on aime ses parents, et c'est l'amour maternel, c'est l'amour filial. On aime la femme, et c'est l'amour, le souverain, l'éternel. On aime les bêtes, enfin, et c'est l'amour encore, un autre amour qui a ses conditions, ses nécessités, ses douleurs et ses joies. Ceux qui ne l'éprouvent pas, en plaisantent, s'en fâchent, le déclarent absurde, tout comme ceux qui n'aiment pas certaines femmes ne peuvent pas admettre que d'autres les aiment. Il est, ainsi que tous les grands sentiments, ridicule et délicieux, plein de démence et de douceur capable d'extravagances véritables, aussi bien que des plus sages, des plus solides volontés.

Qui donc l'étudiera ? Qui donc dira jusqu'où vont ses racines dans notre être ? Pour moi,lorsque je m'interroge, je crois bien que ma charité pour les bêtes, est faite, comme je disais, de ce qu'elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n'a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n'est-ce pas affreux, n'est-ce pas angoissant ? De là, cette continuelle veille où je suis près d'une bête, m'inquiétant de ce dont elle peut manquer, m'exagérant certainement la douleur dont elle peut être atteinte. C'est la nourrice près de l'enfant, qu'il faut qu'elle comprenne et soulage.

Mais cette charité n'est que de la pitié, et comment expliquer l'amour ? La question reste entière, pourquoi la bête en santé, la bête qui n'a pas besoin de moi, demeure-t-elle à ce point mon amie, ma sœur, une compagne que je recherche, que j'aime ? Pourquoi cette affection chez moi, et pourquoi chez d'autres l'indifférence et même la haine ?

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Ces temps derniers, comme j'achevais d'écrire le roman qui a Rome pour cadre, j'ai reçu de cette ville une longue lettre qui m'a infiniment touchée.

Je ne crois pas devoir en nommer le signataire. Il s'agit d'un officier supérieur de l'armée italienne, d'un héros de l'indépendance, fort âgé, je crois, et qui a pris depuis longtemps sa retraite. Si je me permets de donner quelque publicité à l'objet de sa lettre, c'est que je pense obéir à ses intentions et lui faire même un grand plaisir.

Il m'écrivait donc pour me supplier de prendre, dans mon roman, la défense des bêtes. Et le mieux est de citer : "Avez-vous remarqué les horribles atrocités qu'on exerce impunément à Rome contre les animaux, soit en public, soit en privé ? De toute manière, le fait existe ouvertement, révoltant et détestable. Rien n'a valu, pour y porter remède. Je crois que vous seulement, pourriez faire ce miracle, par votre puissante parole, par l'attention universelle dont vous disposez, par l'universelle réprobation qui, à votre parole indignée, ne manquerait pas d'éclater. Sur ce thème, que j'ai étudié toute ma vie, je pourrais vous fournir des faits innombrables."

Est-il rien de plus touchant que cet appel d'un vieux soldat en faveur des pauvres bêtes qui souffrent ? Il se trompe singulièrement sur mon pouvoir, et je m'excuse d'avoir reproduit la phrase de sa lettre où il donne à ma parole une importance si exagérée. Mais, en vérité, n'est-ce-point charmant et attendrissant, ce défenseur des bêtes, qui toute sa vie, les a protégées, qui s'avoue vaincu, et qui va chercher un simple romancier d'une nation voisine, pour l'intéresser à la cause et lui demander le plaidoyer dont il espère enfin, sinon le salut, du moins un soulagement ? J'avoue que l'ami des chiens perdus, en moi, a sympathisé tout de suite avec le vieux brave, qui est sûrement un brave homme.

Mon roman était terminé, et je n'ai pu y glisser la moindre page en faveur des bêtes. Je me hâte d'ailleurs d'ajouter que je n'ai vu à Rome aucune scène m'autorisant à les défendre. Je ne mets pas en doute la parole de mon correspondant, je déclare simplement que pas une des atrocités dont il parle n'a frappé mes yeux. Il est à croire que les choses sont à Rome comme elles sont à Paris, bien que, d'après mes observations, il m'a toujours semblé que l'amour des bêtes décroissait à mesure qu'on descendait vers les pays du soleil. Et, à ce propos, je citerai encore ce passage de la lettre : "A Milan, et en général chez les italiens d'origine celtique, un coup de canne donné à un chien, et qui ne manquerait pas de soulever l'indignation publique, serait passible de l'amende établie par le Code ; tandis que, dans le Sud, les cruautés les plus raffinées, les plus révoltantes, tombent difficilement sous l'action du juge, parce qu'elles ne rencontrent chez les passants que la plus olympique indifférence." La remarque est certainement juste, et c'est là un document pour le travail qu'on fera un jour.

Nous avons eu, à Paris, de vieilles dames qui guettaient les savants vivisecteurs et qui tombaient sur eux à coups d'ombrelles. Elles paraissaient fort ridicules. Mais s'imagine-t-on la révolte qui devait soulever ces pauvres âmes, à la pensée qu'on prenait des chiens vivants, pour les découper en petits morceaux ? Songez-donc qu'elles les aiment, ces misérables chiens, et que c'est un peu comme si l'on coupait dans leur propre chair. Le héros qui m'a écrit, qui s'est battu sans peur ni reproche, sans craindre de tuer ni d'être tué, appartient à la grande famille de ces âmes fraternelles que l'idée de la souffrance exaspère, même chez les bêtes, surtout chez les bêtes, qui ne peuvent ni parler, ni lutter. Je lui envoie publiquement ma poignée de main la plus attendrie et la plus respectueuse.

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J'ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite espèce, qui se nommait Fanfan. Un jour, à l'Exposition canine, au Cours-la-Reine, je l'avais vu dans une cage en compagnie d'un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j'avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s'était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l'avais acheté.

C'était un petit chien fou. Un matin, je l'avais depuis huit jours à peine, lorsqu'il se mit à tourner sur lui-même, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l'air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde ; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours. Le vétérinaire, appelé, me parla d'une lésion au cerveau. Puis, il offrit de l'empoisonner. Je refusai. Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles dorment toutes tranquilles, dans un coin du jardin.

Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail ; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s'en allant devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit sur un coussin. Un lien si fort s'était noué entre nous, que, pour la plus courte des séparations, je lui manquais autant qu'il me manquait.

Et brusquement, Fanfan redevint un petit chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fût affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l'entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c'était la nuit surtout, que je souffrais de l'écouter, emporté ainsi en cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l'accès se calmerait ; et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j'étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon cœur se fendait à l'idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu'il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.

Ce fût ainsi, dans mes bras, qu'un matin Fanfan mourût, en me regardant. Il n'eut qu'une légère secousse, et ce fût fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d'une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c'était un arrachement en moi. Une bête, rien qu'une petite bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de composer des pages où l'on aurait senti mon cœur. Aujourd'hui, tout cela est loin, d'autres douleurs sont venues, je sens que les choses que j'en dis sont glacées. Mais, alors qu'il me semblait que j'avais tant à dire, que j'aurais dit des choses vraies, profondes, définitives, sur cet amour des bêtes, si obscur et si puissant, dont je vois bien qu'on sourit à mon entour, et qui m'angoisse pourtant jusqu'à troubler ma vie.

Oui, pourquoi m'être attaché si profondément au petit chien fou ? Pourquoi avoir fraternisé avec lui comme on fraternise avec un être humain ? Pourquoi l'avoir pleuré comme on pleure une créature chère ? N'est-ce donc que l'insatiable tendresse que je sens en moi pour tout ce qui vit et tout ce qui souffre, une fraternité de souffrance, une charité qui me pousse vers les plus humbles et les plus déshérités ?

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Et voilà que j'ai fais un rêve, à l'appel que j'ai reçu de Rome, cette lettre suppliante d'un vieux soldat, qui me demande de venir au secours des bêtes. Les bêtes n'ont pas encore de patrie. Il n'y a pas encore des chiens allemands, des chiens italiens et des chiens français. Il n'y a partout que des chiens qui souffrent quand on leur allonge des coups de canne. Alors, est-ce qu'on ne pourrait pas, de nation en nation, commencer par tomber d'accord sur l'amour qu'on doit aux bêtes ? De cet amour universel des bêtes, par-dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l'universel amour des hommes ? Les chiens du monde entier, devenus frères, caressés en tous lieux avec la même tendresse, traités selon le même code de justice, réalisant le peuple unique des libertaires, en dehors de l'idée guerroyante et fratricide de patrie, n'est-ce pas là le rêve d'un acheminement vers la cité du bonheur futur ? Des chiens internationaux que tous les peuples pourraient aimer et protéger, en qui tous les peuples pourraient communier, ah ! grand Dieu ! le bel exemple, et comme il serait désirable que l'humanité se mit dès aujourd'hui à cette école, dans l'espoir de l'entendre se dire plus tard que de telles lois ne sont pas faites uniquement pour les chiens !

Et cela simplement au nom de la souffrance, pour tuer la souffrance, l'abominable souffrance dont vit la nature et que l'humanité devrait s'efforcer de réduire le plus possible, d'une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s'entêter. Des lois qui empêcheraient les hommes d'être battus, qui leur assureraient le pain quotidien, qui les uniraient dans les vastes liens d'une société universelle de protection contre eux-mêmes, de façon à ce que la paix régnât enfin sur la terre. Et comme pour les pauvres bêtes errantes, se mettre d'accord, tout modestement, à l'unique fin de ne pas recevoir des coups de canne et de moins souffrir.

Émile ZOLA
MES HAINES
- Article de Émile ZOLA paru dans Le Figaro du 27 mai 1866 -


La haine est sainte. Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. Haïr c'est aimer, c'est sentir son âme chaude et généreuse, c'est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes.

La haine soulage, la haine fait justice, la haine grandit.

Je me suis senti plus jeune et plus courageux après chacune de mes révoltes contre les platitudes de mon âge. J'ai fait de la haine et de la fierté mes deux hôtesses ; je me suis plu à m'isoler, et, dans mon isolement, à haïr ce qui blessait le juste et le vrai. Si je vaux quelque chose aujourd'hui, c'est que je suis seul et que je hais.

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Je hais les gens nuls et impuissants ; ils me gênent. Ils ont brûlé mon sang et brisé mes nerfs. Je ne sais rien de plus irritant que ces brutes qui se dandinent sur leurs deux pieds, comme des oies, avec leurs yeux ronds et leur bouche béante. Je n'ai pu faire deux pas dans la vie sans rencontrer trois imbéciles, et c'est pourquoi je suis triste. La grande route en est pleine, la foule est faite de sots qui vous arrêtent au passage pour vous baver leur médiocrité à la face. Ils marchent, ils parlent, et toute leur personne, gestes et voix, me blesse à ce point que je préfère, comme Stendhal, un scélérat à un crétin. Je le demande, que pouvons-nous faire de ces gens-là ? Les voici sur nos bras, en ces temps de luttes et de marches forcées. Au sortir du vieux monde, nous nous hâtons vers un monde nouveau. Ils se pendent à nos bras, ils se jettent dans nos jambes, avec des rires niais, d'absurdes sentences ; ils nous rendent les sentiers glissants et pénibles. Nous avons beau nous secouer, ils nous pressent, nous étouffent, s'attachent à nous. Eh quoi ! nous en sommes à cet âge où les chemins de fer et le télégraphe électrique nous emportent, chair et esprit, à l'infini et à l'absolu, à cet âge grave et inquiet où l'esprit humain est en enfantement d'une vérité nouvelle, et il y a là des hommes de néant et de sottise qui nient le présent, croupissent dans la mare étroite et nauséabonde de leur banalité. Les horizons s'élargissent, la lumière monte et emplit le ciel. Eux, ils s'enfoncent à plaisir dans la fange tiède où leur ventre digère avec une voluptueuse lenteur ; ils bouchent leurs yeux de hibou que la clarté offense, ils crient qu'on les trouble et qu'ils ne peuvent plus faire leurs grasses matinées en ruminant à l'aise le foin qu'ils broient à pleine mâchoire au râtelier de la bêtise commune. Qu'on nous donne des fous, nous en ferons quelque chose ; les fous pensent ; ils ont chacun quelque idée trop tendue qui a brisé le ressort de leur intelligence ; ce sont là des malades de l'esprit et du cœur, de pauvres âmes toutes pleines de vie et de force. Je veux les écouter, car j'espère toujours que dans le chaos de leurs pensées va luire une vérité suprême. Mais, pour l'amour de Dieu, qu'on tue les sots et les médiocres, les impuissants et les crétins, qu'il y ait des lois pour nous débarrasser de ces gens qui abusent de leur aveuglement pour dire qu'il fait nuit. Il est temps que les hommes de courage et d'énergie aient leur 93 : l'insolente royauté des médiocres a lassé le monde, les médiocres doivent être jetés en masse à la place de Grève.

Je les hais.

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Je hais les hommes qui se parquent dans une idée personnelle, qui vont en troupeau, se pressant les uns contre les autres, baissant la tête vers la terre pour ne pas voir la grande lueur du ciel. Chaque troupeau a son dieu, son fétiche, sur l'autel duquel il immole la grande vérité humaine. Ils sont ainsi plusieurs centaines dans Paris, vingt à trente dans chaque coin, ayant une tribune du haut de laquelle ils haranguent solennellement le peuple. Ils vont leur petit bonhomme de chemin, marchant avec gravité en pleine platitude, poussant des cris de désespérance dès qu'on les trouble dans leur fanatisme puéril. Vous tous qui les connaissez, mes amis, poètes et romanciers, savants et simples curieux, vous qui êtes allés frapper à la porte de ces gens graves s'enfermant pour tailler leurs ongles, osez dire avec moi, tout haut, afin que la foule vous entende, qu'ils vous ont jetés hors de leur petite église, en bedeaux peureux et intolérants. Dites qu'ils vous ont raillés de votre inexpérience, l'expérience étant de nier toute vérité qui n'est pas leur erreur. Racontez l'histoire de votre premier article, lorsque vous êtes venus avec votre prose honnête et convaincue vous heurter contre cette réponse : "Vous louez un homme de talent qui, ne pouvant avoir de talent pour nous, ne doit en avoir pour personne." Le beau spectacle que nous offre ce Paris intelligent et juste ! Il y a, là-haut ou là-bas, dans une sphère lointaine assurément, une vérité une et absolue qui régit les mondes et nous pousse à l'avenir. Il y a ici cent vérités qui se heurtent et se brisent, cent écoles qui s'injurient, cent troupeaux qui bêlent en refusant d'avancer. Les uns regrettent un passé qui ne peut revenir, les autres rêvent un avenir qui ne viendra jamais ; ceux qui songent au présent, en parlent comme d'une éternité. Chaque religion a ses prêtres, chaque prêtre à ses aveugles et ses eunuques. De la réalité, point de souci ; une simple guerre civile, une bataille de gamins se mitraillant à coups de boules de neige, une immense farce dont le passé et l'avenir, Dieu et l'homme, le mensonge et la sottise, sont les pantins complaisants et grotesques. Où sont, je le demande, les hommes libres, ceux qui vivent tout haut, qui n'enferment pas leur pensée dans le cercle étroit d'un dogme et qui marchent franchement vers la lumière, sans craindre de se démentir demain, n'ayant souci que du juste et du vrai ? Où sont les hommes qui ne font pas partie des claques assermentées, qui n'applaudissent pas, sur un signe de leur chef, Dieu ou le prince, le peuple ou bien l'aristocratie ? Où sont les hommes qui vivent seuls, loin des troupeaux humains, qui accueillent toute grande chose, ayant le mépris des coteries et l'amour de la libre pensée ? Lorsque ces hommes parlent, les gens graves et bêtes se fâchent et les accablent de leur masse ; puis ils rentrent dans leur digestion, ils sont solennels, ils se prouvent victorieusement entre eux qu'ils sont tous des imbéciles.

Je les hais.

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Je hais les railleurs malsains, les petits jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. Il y a des éclats de rire plus vides encore que les silences diplomatiques. Nous avons, en cet âge anxieux, une gaieté nerveuse et pleine d'angoisse qui m'irrite douloureusement, comme les sons d'une lime promenée entre les dents d'une scie. Eh ! taisez-vous, vous tous qui prenez à tâche d'amuser le public, vous ne savez plus rire, vous riez aigre à agacer les dents. Vos plaisanteries sont navrantes ; vos allures légères ont la grâce des poses de disloqués ; vos sauts périlleux sont de grotesques culbutes dans lesquelles vous vous étalez piteusement. Ne voyez-vous pas que nous ne sommes point en train de plaisanter ? Regardez, vous pleurez vous-mêmes. À quoi bon vous forcer, vous battre les flancs pour trouver drôle ce qui est sinistre ? Ce n'est point ainsi qu'on riait autrefois, lorsqu'on pouvait encore rire. Aujourd'hui, la joie est un spasme, la gaieté une folie qui secoue. Nos rieurs, ceux qui ont une réputation de belle humeur, sont des gens funèbres qui prennent n'importe quel fait, n'importe quel homme dans la main, et le pressent jusqu'à ce qu'il éclate, en enfants méchants qui ne jouent jamais aussi bien avec leurs jouets que lorsqu'ils les brisent. Nos gaietés sont celles des gens qui se tiennent les côtes, quand ils voient un passant tomber et se casser un membre. On rit de tout, lorsqu'il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Aussi sommes-nous un peuple très gai ; nous rions de nos grands hommes et de nos scélérats, de Dieu et du diable, des autres et de nous-mêmes. Il y a, à Paris, toute une armée qui tient en éveil l'hilarité publique ; la farce consiste à être bête gaiement, comme d'autres sont bêtes solennellement. Moi, je regrette qu'il y ait tant d'hommes d'esprit et si peu d'hommes de vérité et de libre justice. Chaque fois que je vois un garçon honnête se mettre à rire, pour le plus grand plaisir du public, je le plains, je regrette qu'il ne soit pas assez riche pour vivre sans rien faire, sans se tenir ainsi les côtes indécemment. Mais je n'ai pas de plainte pour ceux qui n'ont que des rires, n'ayant point de larmes.

Je les hais.

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Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissants qui crient que notre art et notre littérature meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les cœurs les plus secs, les gens enterrés dans le passé, qui feuillettent avec mépris les œuvres vivantes et tout enfiévrées de notre âge et les déclarent nulles et étroites. Moi, je vois autrement. Je n'ai guère souci de beauté ni de perfection. Je me moque des grands siècles. Je n'ai souci que de vie, de lutte, de fièvre. Je suis à l'aise parmi notre génération. Il me semble que l'artiste ne peut souhaiter un autre milieu, une autre époque. Il n'y a plus de maîtres, plus d'écoles. Nous sommes en pleine anarchie, et chacun de nous est un rebelle qui pense pour lui, qui crée et se bat pour lui. L'heure est haletante, pleine d'anxiété : on attend ceux qui frapperont le plus fort et le plus juste, dont les poings seront assez puissants pour fermer la bouche des autres, et il y a au fond de chaque nouveau lutteur une vague espérance d'être ce dictateur, ce tyran de demain. Puis, quel horizon large ! Comme nous sentons tressaillir en nous les vérités de l'avenir ! Si nous balbutions, c'est que nous avons trop de choses à dire. Nous sommes au seuil d'un siècle de science et de réalité, et nous chancelons, par instants, comme des hommes ivres, devant la grande lueur qui se lève en face de nous. Mais nous travaillons, nous préparons la besogne de nos fils, nous en sommes à l'heure de la démolition, lorsqu'une poussière de plâtre emplit l'air et que les décombres tombent avec fracas. Demain l'édifice sera reconstruit. Nous aurons eu les joies cuisantes, l'angoisse douce et amère de l'enfantement ; nous aurons eu les œuvres passionnées, les cris libres de la vérité, tous les vices et toutes les vertus des grands siècles à leur berceau. Que les aveugles nient nos efforts, qu'ils voient dans nos luttes les convulsions de l'agonie, lorsque ces luttes sont les premiers bégaiements de la naissance. Ce sont des aveugles.

Je les hais.

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Je hais les cuistres qui nous régentent, les pédants et les ennuyeux qui refusent la vie. Je suis pour les libres manifestations du génie humain. Je crois à une suite continue d'expressions humaines, à une galerie sans fin de tableaux vivants, et je regrette de ne pouvoir vivre toujours pour assister à l'éternelle comédie aux mille actes divers. Je ne suis qu'un curieux. Les sots qui n'osent regarder en avant regardent en arrière. Ils font le présent des règles du passé, et ils veulent que l'avenir, les œuvres et les hommes, prennent modèle sur les temps écoulés. Les jours naîtront à leur gré, et chacun d'eux amènera une nouvelle idée, un nouvel art, une nouvelle littérature. Autant de sociétés, autant d'œuvres diverses, et les sociétés se transformeront éternellement. Mais les impuissants ne veulent pas agrandir le cadre ; ils ont dressé la liste des œuvres déjà produites, et ont ainsi obtenu une vérité relative dont ils font une vérité absolue. Ne créez pas, imitez. Et voilà pourquoi je hais les gens bêtement graves et les gens bêtement gais, les artistes et les critiques qui veulent sottement faire de la vérité d'hier la vérité d'aujourd'hui. Ils ne comprennent pas que nous marchons et que les paysages changent.

Je les hais.

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Et maintenant vous savez quelles sont mes amours, mes belles amours de jeunesse.

Émile ZOLA